Agrotech. est dès sa naissance en 2018, entre Lille et Belgique, entre terres agricoles et friches industrielles textiles, un pari sur la régénération d’un territoire. Mardi dernier, 18 novembre, l’équipe Agrotech présentait à ses parties prenantes Agrotech 2032, son projet pour aller plus loin, passer d’incubateur tech à écosystème d’innovation dédié à l’économie régénérative.
Retour sur une matinée riche en idées, en projection et en échanges.
Créé à l’initiative de la Ville de Willems, en partenariat avec la Métropole Européenne de Lille, la Région Hauts-de-France et Euratechnologies, Agrotech a permis d’accompagner une centaine de projets en 7 ans en agtech (agriculture) et greentech (impact environnemental) dont quelques dizaines sont devenus des entreprises créatrices d’emplois et de revenus. Certaines même, comme Bioteos, Solioti, Karnott, Vitaminherb, Osiris ou Cocolodge, commencent à faire parler d’elles.
Les enjeux de l’économie du vivant
Dès 2023, pourtant Agrotech Willems fait trois constats. Premièrement, les entreprises développant une activité avec, pour et par le vivant ont besoin d’un temps plus long d’accompagnement. Deuxièmement elles ont besoin d’espaces de travail différents et de surfaces plus importantes à couts réduits dans leur phase de croissance. Troisièmement, elles ont besoin de se développer entre elles, de faire écosystème : partage entrepreneurial, technologique, compétences, émulation, équipements, etc… Autre point, le fait de porter une double étiquette agtech/greentech ne contribue pas non plus à une véritable identité.
En 2024, le Maire initie une démarche de réflexion pour faire émerger un nouveau projet. En 2025, différentes réunions ont lieu pour enrichir et affiner le projet avec les partenaires. C’est ce projet qui a été présenté mardi 18 novembre de 9H à 12H.

Célébrer le parcours accompli
Thierry Rolland, Maire de Willems, ouvre la matinée en mettant en perspective la démarche. L’idée est née au cours d’un voyage qu’il a pu effectuer dans la Silicon Valley en 2016. Dès son retour, des discussions avec Pierre de Saintignon – premier adjoint à la maire de Lille et créateur d’Euratechnologies – permettent d’engager le projet.
La première table ronde invite Yann Kervarec, Directeur des Programmes d’Euratechnologies, Cécile Girerd-Jorry fondatrice de Vitaminherb et Romain Dhénin de Bioteos à partager leur retour d’expérience. Derrière les chiffres, des aventures humaines. Le constat est unanime. Le vivant, c’est du temps long et de la technologie, des relations humaines et des business model souvent plus complexes, avec des financements plus difficiles à obtenir pour répondre à des enjeux de plus en plus attendus.
Innover avec le vivant
Cécile Girerd, CEO de Vitamin’Herb (vitaminherb.fr), leader en France sur la production et la commercialisation d’herbes aromatiques rares auprès de professionnels de la gastronomie, le confirme – ce n’est pas la même approche qu’avec la technologie. « On ne code pas, on cultive ». On avance au rythme de la biologie des plantes, avec patience, créativité et durabilité aussi.
Romain Dhénin, CEO de BIOTEOS (bioteos.com), biotechnologie dédiée à l’amélioration de la qualité de l’air, confirme le besoin en tant qu’entrepreneur, de disposer de locaux et infrastructures adaptés. Dans son parcours, il lui a fallu tester à la fois « du hardware et du software ». C’est complexe, reconnaît-il, mais indispensable car il faut fabriquer un service innovant, et faire la preuve de son efficacité par la mesure. Cela demande des innovations logicielles et matérielles.
L’accompagnement des start-ups a besoin de se renforcer pour prendre en compte les aléas du développement. « Une fois l’idée stabilisée, il faut aider à accélérer les ventes, à développer l’équipe et le système de production », déclare Yann Kervarec, Directeur des Programmes, EuraTechnologies (euratechnologies.com). C’est un campus d’entreprises, doté d’équipements adaptés à une diversité d’innovations biologiques, technologiques et industrielles, qui se dessine. C’est aussi le maillage des initiatives qui s’impose.

Se projeter dans l’économie régénérative
Si un écosystème est un espace fertile pour innover, c’est aussi un espace qui doit anticiper sur sa propre capacité à susciter l’innovation, à permettre les meilleures conditions d’innovation de l’économie, de la société qui vient.
Agtech et Greentech décrivent des parties spécifiques d’un ensemble singulier plus large autour des technologies du vivant, des modèles de développement inspiré par le vivant, des enjeux de la transition. Des activités qui touchent à l’économie circulaire, à des organisations travaillant en interdépendances avec de nombreux partenaires, en écosystème.
L’étude stratégique commence par une analyse comparée d’une dizaine d’écosystèmes en France et dans le monde, soulignant les enjeux du maillage avec les acteurs du territoire, des politiques d’équipement, des échecs d’incubateurs ayant fait le pari d’un format trop rapide, et des succès de ceux qui ont fait le pari du temps long : développement, passage à l’échelle, internationalisation, ancrage des activités sur le territoire. Exemples : Zone Agtech à Québec oblige ses startups à demeurer un minimum de 5 ans. Hong Kong HKSTP propose un accompagnement sur 8 ans.
Devenir l’écosystème de l’économie régénérative à vocation préindustrielle
Cette analyse permet forger une intention claire. Le vivant c’est la transition. La transition n’a de sens que si elle a de l’impact auprès des acteurs de l’économie et des institutions, que si elle conjugue impact effectif et modèle économique positif. Il faut non seulement accompagner la première phase, plus longue, du développement, mais permettre un passage à l’échelle de produits et services avec une réalité physique, donc accompagner jusqu’à la pré-industrialisation.
Un projet clair et cohérent
5 axes structurent Agrotech 2032 :
- Travailler une thématique forte en cohérence avec les enjeux du territoire : le vivant, l’économie régénérative
- Travailler sur le temps long pour que les entreprises accèdent à une croissance durable et que cette croissance profite durablement au territoire : de 4 ans à 12 ans d’accompagnement
- Développer les accompagnements et les équipements adaptés pour faire grandir les entreprises du vivant dans la durée
- Valoriser la pré-industrialisation : premier enjeu de passage à l’échelle, de durabilité, d’ancrage sur le territoire et de souveraineté.
- Faire d’Agrotech un lieu de rayonnement et de rassemblement de talents, de formation par et avec la diversité des acteurs d’un écosystème
L’ambition étant de mieux développer les entreprises de la transition, de les amener à une taille suffisamment significative pour conjuguer impact et création de valeur, capacité à faire grandir le territoire et à s’internationaliser.
La ligne de force d’Agrotech 2032, Olivier Réaud, CEO d’In Principo, architecte d’écosystème, le rappelle, c’est un soutien fort et suivi de l’entrepreneur aux premières étapes d’incubation puis, par phase, sur une durée de 4 à 12 ans, pour accompagner les pivots nécessaires dans la conception, la mise sur le marché et la pré-industrialisation. Cette échelle de temps permet au projet d’être profitable et pour l’entrepreneur et pour le territoire qui l’accueille.
Selon Thierry Rolland, l’objectif à horizon 2032, est de capitaliser entre 10 et 100 entreprises sur le territoire d’Agrotech, entre 200 et 2.000 emplois, entre 1 et plusieurs pépites entrepreneuriales de l’économie régénérative.
Table Ronde : regards croisés sur l’économie régénérative
La deuxième table ronde, facilitée par Olivier Réaud, accueillait 3 intervenants experts du régénératif et de l’accompagnement d’entreprise innovantes. Quels regards ces experts portent-ils sur le projet ? Quels enjeux pour l’économie, la transition et le territoire ?
Frédéric Ros, Directeur d’Orléans Val de Loire Technopole, qui dirige l’accélérateur d’innovation d’Orléans – le LAB’O – et de son extension agricole et technologies vertes, l’Agreenlabo : « nous avons développé un IndustriLab pour aider l’entrepreneur à développer son prototype en pré-industrialisation, puis à faire des petites séries. Cela se traduit par des prestations d’accompagnement et de formation par des spécialistes en robotique, électronique… et aussi par la location de machines ». Pour engager ce type d’équipement, il faut que toutes les parties prenantes du territoire soit engagées dans une vision long terme du projet. Il faut que la démarche soit portée dans le temps.
Xavier Le Prince, Ingénieur agronome, ex-dirigeant de l’ISA (groupe Junia), consultant, professeur en développement durable et mentor de startups, insiste sur le besoin de partenariats plus établis avec la recherche et l’enseignement supérieur pour faire avancer les innovations en confiance, notamment dans le biocontrôle.
Audrey Hespel, Leader Prospective, Groupe Décathlon, partage la vision d’AgroTech comme « lieu de rencontre, de mise en relation pour mailler les choses en local. On explore l’économie régénérative, pas seulement par le produit mais aussi par le service, le lien à l’écosystème. C’est un lieu porteur de sens pour inspirer une nouvelle manière de faire de l’économie. Ce sont les petits pas des uns et des autres qui vont former quelque chose de plus grand, de plus riche. Ensemble, nous pouvons regarder comment analyser la création de valeur écologique, sociale et économique de nos activités, comment transformer quelques KPI en KVI. Nous pouvons développer la fierté de l’humain à œuvrer à quelque chose de plus grand que lui ».
Note : KPI = Key Performance Indicators = indicateur de performance (vision économique) et KVI = Key Value Indicators = indicateur de création de valeur et d’impact (vision contributive).

Faire grandir le territoire par la force d’innovation de ses lieux collectifs
La matinée s’est terminée autour de Thierry Rolland avec Simon Ammeux, Président Chambre d’Agriculture du Nord Pas de Calais et Didier Cousin, vice-président des transitions REV3 de la CCIR Hauts-de-France et directeur de GRDF Hauts-de-France
Les agriculteurs ont besoin aujourd’hui d’alternatives pour « créer de nouvelles filières, mieux valoriser les déchets organiques, faire évoluer leurs conditions de travail, soutenir leur performance », illustre Simon Ammeux. Il faut de la confiance pour attirer des financeurs et prendre le temps d’accompagner les innovations dans leur évaluation.
L’implication des parties prenantes est majeure avec le monde académique, industriel, socio-économique, citoyen et aussi avec les incubateurs de la région, ou chez nos voisins.
« L’important, c’est le collectif, la transversalité avec celles et ceux qui se lancent dans l’innovation régénérative, la bioéconomie, le numérique… » déclare Didier Cousin. La mise en réseau des complémentarités, pour échanger, tester, itérer, développer, s’avère une précieuse alliée dans des contextes incertains.
Un projet reçu fort et clair par les parties prenantes et le publics présent (plus d’une centaine de personnes). Une pédagogie de la vision appréciée, une cohérence et une pertinence soulignée.
Si les Hauts-de-France ont réussi plus d’une décennie d’engagement au service de la transition avec une réelle dynamique industrielle, comment vont-ils, dans ce contexte incertain, se saisir de l’économie régénérative pour poursuivre leur leadership ?
La question d’aller désormais au-delà, vers l’économie régénérative doit maintenant faire son chemin dans les instances institutionnelles, patronales, économiques, académiques, scientifiques du territoire, dans une période marquée dans les tous prochains mois par les échéances électorales.
L’écosystème Agrotech est maintenant en quête de son prochain printemps…
Ecrit par Olivier Réaud et Caroline Brochard




